Nolwen Vouiller : La rivière ‘Khauraha’, médiatrice entre non-humains et villageois (Népal)

Nolwen Vouiller : La rivière ‘Khauraha’, médiatrice entre non-humains et villageois (Népal)

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Au Népal, les rivières sont indispensables à tout un ensemble d’acteurs : aux humains pour des usages agricoles (irrigation[1]), domestiques, commerciaux (eau en bouteille, rafting touristique), énergétiques (centrales hydroélectriques) et pour la pêche, mais aussi aux animaux qui parfois y vivent (poissons, dauphins gangétiques, crocodiles), y pêchent (oiseaux), s’y lavent et y boivent (éléphants, buffles, vaches, tigres, rhinocéros etc.). D’autres part, un ensemble de rites (puja) et de crémations s’y effectuent. La rivière incarne pour les humains cette eau sacrée qui vient des montagnes himalayennes (demeures des neiges mais aussi des dieux), capable de purification.

Figure 1 : Puja de femmes Brahmanes mariées, au bord de la rivière. Donnée de terrain. Septembre 2019. © Nolwen Vouiller.        

Mais si les rivières sont vitales, elles sont aussi dangereuses voire mortelles, de par les nombreuses inondations qu’elles provoquent, l’érosion hydrique qui s’effectue sur les terrains (accentuée par une déforestation massive), leur fort courant et les animaux qui y habitent et/ou s’y retrouvent (tôt ou tard, par exemple, le tigre va boire à la rivière et c’est un lieu stratégique pour chasser). Par ailleurs, les rivières font les frais d’une pollution massive par les usages domestiques, industriels et rituels effectués, qui impactent inévitablement à termes, les existants qui la côtoient.

Khauraha

Cette ambivalence[2] est particulièrement applicable au cas de la Khauraha, qui est une rivière à la fois vitale et meurtrière, qui sépare autant les individus qu’elle ne les amènent à se rencontrer. Celle-ci est justement située dans un espace de hauts enjeux interactionnels, une sorte d’entre-deux appelé banbhoj sthal en népali (traduit par « aire de pique-nique forestier ») et plus globalement nommé « Bufferzone » (c’est-à-dire une « zone tampon » d’environ deux à sept kilomètres de large qui entoure le Parc).

Figure 2 : Plan du Parc national de Bardia (Népal) avec sa Bufferzone et ses rivières principales[3]. Source : WWWF Nepal Program, Mai 2006.

C’est dans le cadre d’un terrain de trois mois (de juin à septembre 2019) en bordure du Parc National de Bardia, plus précisément sur une zone nommée « Hattisar », rattachée à la commune de Thakurdwara au sud-ouest du Népal, que j’ai découvert la Khauraha. Cette rivière fait partie du réseau plus large de la Karnali ou Ghaghara, qui traverse le Népal du nord au sud, sur plus de 915 kilomètres. Ce nom, Khauraha, lui a été donné par ceux qui vivent près d’elle, en référence à une maladie de peau du même nom, qu’elle aurait jadis soit soignée, soit provoquée. Ses délimitations ne sont pas toujours claires pour les interlocuteurs rencontrés.

La Khauraha fait environ 100 mètres de long pour 30 mètres de large, avec, en certains endroits, au moins deux mètres de profondeur. Elle n’était qu’à une centaine de mètres de mon lieu de résidence, mais c’est seulement sur la fin de ce terrain de master d’anthropologie que j’ai décidé d’en faire le « fil bleu » de ma recherche. J’avais trouvé une zone géographique précise, nommée par les locaux eux-mêmes, mais dont le nom ne figure pas sur les cartographies numériques, permettant d’étudier les interactions entre humains, animaux dits sauvages, domestiques et mêmes invisibles.

Le schéma suivant permettra au lecteur de visualiser davantage la zone dont il est question ainsi que les endroits où les différentes activités se déroulent :

Figure 3 : Schéma de terrain. Nolwen Vouiller.

La Khauraha est le premier bras en bas à droite (en pourpre), la Girwa le deuxième bras en haut à droite (en violet) et la Karnali, le bras le plus large à gauche (en bleu). L’eau s’écoule du Nord au Sud. Khauraha et Girwa se rejoignent pour former à nouveau la Karnali, mais elles font de toute façon toutes les deux parties du réseau du même nom, voilà pourquoi les couleurs se mélangent. Le Parc commence sur toute la moitié supérieure du schéma, alors que la Bufferzone, et donc ici la picnic area ou banbhoj sthal, s’étend sur la moitié inférieure. On y voit aussi les zones où j’ai observé des dauphins (Platanista gangetica) et des crocodiles (Crocodylus palustris), ainsi que les divers lieux des dispositifs de pêche et des puja Tharu[4] ou hindouistes (rishipanchami puja).

Cette base spatiale et visuelle des formes d’intervention humaine et animale s’est faite conjointement à une étude plus temporelle de la zone et des pratiques sur ce même lieu, permettant d’étudier au mieux les interactions entre les différents protagonistes.

Banbhoj sthal et Bufferzone

« Lots of people there to see animals (…) they cross the river (…). Cold wind, feel cool. Visit friend. I feel cool there. In the morning I walk, doctor told me for health is good. Many people walk in the morning. Everybody told me “doctor told me” that’s why » (15/08/2019, Guruji, 43 ans, conducteur de voiture Chhetri, données de terrain).

Les zones de protection de l’environnement au Népal ont été divisé en sept parties distinctes : Réserve sauvage, Forêt communale (ou Community Forest), Parc national, Bufferzone, Forêt gouvernementale, Aire de conservation (pour une espèce en particulier, petite zone réservée) et Aire de chasse (où la chasse est autorisée)[5].
La Bufferzone est une zone périphérique autour du Parc de Bardia, qui représente 507 km2 au total et qui fait à la fois l’objet de certaines règles, mais aussi de certaines aides lorsque les animaux du Parc sont impliqués (remboursements effectués par le Parc dans le cas d’une maison ou d’un champ détruit, voire parfois du décès d’un habitant). Dans cet espace vivent des villageois, avec leurs animaux dits domestiques (chèvres, vaches, buffles, cochons, chiens, éléphants…), qui sont alors en proximité directe avec la forêt et ses animaux, qualifiés là-bas comme en Europe, de « sauvages ». Ce sont majoritairement des espèces protégées et dangereuses telles que le rhinocéros à une corne (Rhinoceros unicornis), l’éléphant asiatique (Elephas maximus), le tigre (Panthera tigris), le léopard (Panthera pardus) ou encore le crocodile (Crocodylus palustris).

La zone appelée « bank of the river » ou justement banbhoj sthal en népali fait partie de la Bufferzone. Elle est assez spécifique, car aménagée à l’instar d’un espace public. Les habitants du village s’y rendent quotidiennement, comme m’explique Guruji dans l’extrait ci-dessus, afin de faire du sport, voir des amis ou des animaux. De nombreux bancs (tournés vers le Parc) sont installés à cet effet. C’est aussi un lieu sur lequel débouche le breeding center, centre de reproduction d’éléphants domestiques, qui ne manquent pas d’attirer les éléphants sauvages mâles et solitaires.         

Durant mon terrain, j’ai observé une certaine organisation spatio-temporelle de la banbhoj sthal, que j’ai pu vérifier en y passant moi-même de longues heures. Inévitablement, la question d’une forme d’habitus s’est posée[6], notamment la question de son application aux groupes animaux. Le tableau suivant est indicatif des différents évènements qui se succèdent au sein d’une journée sur cet espace :

Figure 4 : Tableau indicatif des différentes activités sur la banbhoj sthal en période de mousson.

On constate une dichotomie jour/nuit forte et qu’une forme de routine s’est installée, en tous cas sur la durée de ce premier terrain de master, en période de mousson. Point intéressant, il semble que les différents individus tirent profit de la connaissance de cette organisation inter-espèces, en cherchant à prendre « par surprise ». Ainsi le guide touristique sait qu’à telle heure l’éléphant s’approchera de la berge, le tigre que la biche ira boire, etc. En somme, étudier cet espace-temps révèle que ces humains et ces animaux agissent selon une chorégraphie bien établie, mais dans une réorganisation constante, qui en appelle à l’adaptation et à la ruse. Tout cela sur un lieu bien précis qui fluctue lui aussi, mais sur une temporalité plus vaste : celle des saisons. En effet, la Khauraha est loin d’être identique toute l’année et de véritables enjeux se cachent derrière sa simple traversée.

La rivière médiatrice

« When the elephants appear evening time, they are crossing the bufferzone forest and the river and may come. (…) There are some towers, where people sleep at night, villager or farmer, because there is a river you know. You can see. If an animal is coming, you can see easily. And there are louder speaker also so they call to the local people “hathi hathi” [elephant ! elephant !] like this and they make some big flame and shouting. But still, there are not hearing you. Because they don’t listen, still they want to go you know, they don’t care. Very hard. » (06/08/2019, Namal, 46 ans, guide touristique Dangaura Tharu).

Banbhoj sthal et Khauraha représentent une interface mais aussi un espace « à découvert » et permettent en cela de voir les animaux traverser, comme me l’explique Namal ci-dessus, voire même de les en empêcher lorsqu’ils hésitent à lancer leur mouvement. C’est ce que j’ai eu l’occasion d’observer un matin, lorsque les enfants qui faisaient des arts martiaux se sont mis à tous crier pour dissuader l’éléphant, alors que celui-ci avait déjà les deux premiers membres immergés. Les gens ici le savent bien : traverser cette rivière est une forme d’engagement, une prise de décision risquée et transgressive. Mais c’est aussi une action parfois pleine de bénéfices et/ou découlant d’un besoin, dans le cas des humains (ramasser des fruits, couper de l’herbe, voire braconner), des animaux domestiques (obtenir de l’herbe plus verte) et des animaux sauvages (accès aux cultures, proies faciles, reproduction, agrandissement du territoire, etc.).

Petit à petit, j’en suis venue à parler de « rivière médiatrice ». La Khauraha favorise ou limite les interactions entre humains et non-humains de par sa hauteur, son courant et le fait qu’elle soit centrale (physiquement et dans les pratiques) : on ne traverse pas la rivière à n’importe quelle heure, à n’importe quelle saison et sans but.

Figure 5 : Face à face entre un éléphant et un chien, après la traversée de ce premier en fin de journée. Illustration. Août 2019. © Nolwen Vouiller.

En corrolaire, cette rivière et ses abords représentent un objet prometteur dans l’étude des modes de vies humains et non-humains, ainsi que de leurs interactions. Ce lieu précis semble réinterroger différemment à la fois la coexistence entre humains et animaux (notamment dans leur dimension conflictuelle : « Human Widlife Conflict »), et la situation écologique des rivières, en particulier lorsque celle-ci est reliée à des usages vitaux et aux pratiques rituelles.

Pour aller plus loin :

  • Aubriot O., (2014), « Perceptions des changements climatiques en zone pionnière dans la 
plaine du Térai, Népal » dans Terres (dés) humanisées : ressources et climat, l’Harmattan 
Investigations d’anthropologie prospective, pp. 211-237. 

  • Aubriot O., Faulon M., Sacareau I., Puschiasis O., Jacquemet E., Smadja J., André-Lamat V., Abadia C., Muller A., (2019), « Reconfiguration of the Water-Energy-Food Nexus in the Everest Tourist Region of Solu-Khumbu, Nepal » in Mountain Research and Development n°39 : https://doi.org/10.1659/MRD-JOURNAL-D-17-00080.1
  • Bhattarai B.R., Wright W., Khatiwada A.P., (2016), « Illegal Hunting of Prey Species in the Northern Section of Bardia National Park, Nepal: Implications for Carnivore Conservation » in Environments, 3, 32 : 3390/environments3040032
  • Bourdieu P., (1980), Le sens pratique, Paris, Minuit.
  • Ecole H., (1971), Connaissance de l’Asie : Népal entre ciel et terre, Paris, Société Continentale d’Editions Modernes Illustrées.
  • Gill P., (2016), « The water bringers. On Nepal’s largest island, Tharu local governance has allowed traditional irrigation practices to survive », recordnepal.com.
  • Hannerz U., (1997), « Frontières » in Revue Internationale des Sciences Sociales, n°154, pp. 597- 610.
  • Krauskopff G., (1985), Les dieux, les rites et l’organisation sociale chez les Tharu de Dang (Népal), Université de Paris X-Nanterre, thèse de doctorat.
  • Krauskopff G., (1986), « Le bétail dans la vie quotidienne et rituelle des Tharu de Dang » dans Production Pastorale et Société, n° 19, pp. 83-98.
  • Krauskopff G., (1987), « Des paysans dans la jungle, le piégeage dans le rapport des 
Tharu au monde forestier » dans Etudes Rurales « Paysage et divinités en Himalaya », 27-42.
  • Mauss M., (1934), « Les techniques du corps » dans Journal de Psychologie, n° 32, 
 271- 293. 

  • Candau M-A., (2015), « Construction de la plaine rizicole du Népal : sous le prisme de la gestion de l’eau et des processus de territorialisation dans le Sunsari » – en collaboration avec Valadaud R. et Aubriot A., dans Espace Géographique n°45, pp. 160-173.
  • Vouiller N., (2020), Une rivière pour frontière : étude des interactions entre animaux sauvages, domestiques et humains médiatisées par une rivière, dans la jungle de Bardia (Népal), mémoire de fin de master d’anthropologie, Université Catholique de Louvain, Belgique, non publié à ce jour.
  • Wagle R., (2006), Birds of Bardia : Bardia National Park and Surrounding Areas, Thakurdwara, Bardia National Park.
  • Central Bureau of Statistics, (2017), « A compendium of National Statistical System of Nepal», Kathmandu, Nepal, consulté le 30/02/2020 : https://cbs.gov.np/wp- content/upLoads/2019/08/National-Statistical-System-of-Nepal_FINAL.pdf

[1] Voir à ce sujet les très nombreux travaux d’anthropologues qui se sont intéressés à l’irrigation au Népal (Aubriot, 2014), (Valadaud, 2015), (Gill, 2016) et de géographes (Aubriot, Smadja, Puschiasis et al., 2019).

[2] Voir les travaux de Ulf Hannerz au sujet du Danube en tant que frontière ambivalente, qui relie et sépare (l’auteur parle uniquement d’humains).

[3] Le terrain se situe sur le milieu gauche du plan. Le Parc est en vert et la Bufferzone en jaune.

[4] Voir au sujet des Tharu Gisèle Krauskopff (1985, 1986, 1987).

[5] Central Bureau of Statistics, (2017), « A compendium of National Statistical System of Nepal», Kathmandu, Nepal, consulté le 30/02/2020 : https://cbs.gov.np/wp- content/upLoads/2019/08/National-Statistical-System-of-Nepal_FINAL.pdf

[6] L’habitus, concept célèbre de Marcel Mauss (1934) et repris par Pierre Bourdieu (1980), désigne, dans les grandes lignes, un ensemble de dispositions stables mais qui font l’objet d’une adaptation et d’une réorganisation potentielle, sous l’effet de rencontres. Cette piste a été davantage explorée dans mon mémoire (Vouiller, 2020).

 

Par Nolwen Vouiller

Doctorante en anthropologie (EHESS-ULiège)

 

Pour citer cet article : Nolwen Vouiller, « La rivière ‘Khauraha’, médiatrice entre non-humains et villageois (Népal) », carnet de terrain, Rés-EAUx, ouvre un nouvel onglet, publié le 28 janvier 2020, [en ligne], http://reseaux.parisnanterre.fr/nolwen-vouiller–la-riviere-khauraha-mediatrice-entre-non-humains-et-villageois-nepal/(ouvre un nouvel onglet)

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