Rhoda Fofack : Les puisatiers dans le Nord-est marocain

Rhoda Fofack : Les puisatiers dans le Nord-est marocain

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Carte postale P10
Un puits en cours d’approfondissement dans le Saïss (juin 2014)

La photo de cette carte postale a été prise au Nord-est du Maroc, dans la région du Saïss qui recouvre un système aquifère d’une superficie de 2 200 Km2. Depuis le début des années 1980 l’agriculture y est essentiellement basée sur l’utilisation des eaux souterraines. Aujourd’hui, les nappes superficielle et profonde de l’aquifère du Saïss sous-tendent l’irrigation d’environ 38 mille hectares de productions maraîchères et arboricoles. L’objectif de cette carte postale est double : montrer comment se fait l’accès à l’eau souterraine, et présenter l’évolution de cette pratique dans le Saïss.

L’accès à l’eau souterraine s’est fait au départ à travers des “puits arabes” (ainsi nommés pour les distinguer d’autres techniques de creusement de la nappe). Ce sont des ouvrages qui pompent l’eau souterraine dans la nappe phréatique. Le creusement des puits est une activité exercée essentiellement par les puisatiers. Historiquement, ils constituent une catégorie socio-professionnelle bien distincte. Les premiers puisatiers viennent d’ailleurs (Souss). Les habitants du Saïss se sont par la suite formés à ce métier. La photo prise en juin 2014[1] montre comment on creuse ou approfondit un puits. Trois jeunes puisatiers sont impliqués dans l’opération. L’un deux, le chef du groupe ou “Mâalam”, est à l’intérieur du puits. C’est lui qui sur-creuse et remplit le seau. Les deux autres membres restent à la surface pour remonter le seau, le vider de son contenu et le renvoyer au chef qui creuse. Le puits est ainsi construit manuellement à l’aide de pioches, massues, d’un marteau-piqueur pour briser des roches plus dures et d’un “tourne-eau” aussi connu sous le nom de trueil. Le “tourne-eau” est ce système de poulie et de cordes qui permet de remonter à la surface les seaux remplis de pierres et de terre.

Evolutions dans l’activité de puisatier

L’activité de puisatier a connu deux évolutions importantes.

Premièrement, si les puisatiers sont principalement sollicités pour le creusement des puits, cette demande des agriculteurs a diminué. Aujourd’hui, les puisatiers interviennent beaucoup pour des opérations annexes sur puits : l’approfondissement des puits lorsque le niveau de la nappe baisse, leur nettoyage, l’installation des drains horizontaux et des galeries qui captent et dirigent les ruissellements de la nappe phréatique vers le puits afin d’améliorer son rendement et donc sa capacité d’irrigation.

Deuxièmement, de plus en plus de jeunes exercent cette activité de puisatier occasionnellement. Ils sont ouvriers agricoles et travaillent toute l’année sur des exploitations agricoles, entre autres pour les semis et les récoltes. Ils sont recrutés par le chef-puisatier lorsque ce dernier a un contrat précis pour une période qui varie en fonction des tâches à réaliser. C’est le chef du groupe qui trouve les commandes sur puits, fournit le matériel de travail, négocie les tarifs de creusement, constitue le groupe et rémunère les autres puisatiers. Il forme de ce fait la base stable d’une structure souvent éclatée, et au sein de laquelle l’identité des autres membres peut changer.

Un avenir incertain pour la profession ?

Pour conclure, on pourrait souligner ce paradoxe : l’activité de puisatier subit les effets de la surexploitation qu’elle a contribué à créer. En effet, les difficultés que connaît la profession tiennent de ce que  1) la quasi-totalité des exploitations agricoles ont déjà un point d’accès à la nappe, 2) la technique de creusement manuel est limitée par la profondeur de plus en plus grande des ouvrages, 3) les agriculteurs privilégient des techniques de creusement concurrentes comme le forage.

[1] Dans le cadre du projet de recherche ANR Groundwater ARENA.

Par Rhoda Fofack
Doctorante en sociologie de l’environnement – Université Paris Ouest Nanterre la Défense

Pour citer cet article : Rhoda Fofack, « Les puisatiers dans le Nord-est marocain », cartes postales, Rés-EAU P10/ Water Network P10, Publié le 27 février 2015, [En ligne] http://reseaux.parisnanterre.fr/?p=6728

2 Responses

  1. abdellaoui
    |

    Merci à Rhoda pour cette carte postale comme outil de visualisation, ce texte simple, agréable à lire et très parlant à propos du métier des puisatiers, de son devenir et avenir.

  2. Rhoda Fofack
    |

    C’est un plaisir de partager avec d’autres passionnés, cette réflexion sur ces acteurs de l’eau souterraine en particulier. Merci à vous Abdellaoui.

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