Hélène Balaresque : Compte-rendu d’Apér-EAU scientifique – Olivia Aubriot

Hélène Balaresque : Compte-rendu d’Apér-EAU scientifique – Olivia Aubriot

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Techniques, politiques de l’eau et transformation des territoires de l’irrigation

 Étude comparée à partir d’exemples au Népal et en Inde du sud

 

Conférencière : Olivia AUBRIOT

Chercheuse en Agro-ethnologie

CNRS – Centre d’études Himalayennes

Compte-rendu rédigé par : Hélène BALARESQUE

La présentation résumée ici a été tenue lors de l’Aper’EAU scientifique du 27 février 2018 sur la péniche Antipode.

 

L’approche de l’eau aujourd’hui la réduit de plus en plus à des chiffres, à des éléments comptables ou à des formules. L’eau reste avant tout un enjeu social.

Comment l’irrigation participe-t-elle à la répartition spatiale des usages ?

Cette présentation résume le travail de thèse « Eau, miroir de la société » réalisé en 2004. Elle s’appuie sur l’étude comparée de la distribution d’eau, notamment des pratiques d’irrigations coutumières et modernes au Népal (montagnes et Téraï) et en Inde du Sud (Tamil Nadu).

 

Cas du Népal (montagnes et Téraï)

L’irrigation des terres agricoles en montagne au Népal est soumise à des contraintes géographiques particulières : c’est une irrigation par canal. Cette irrigation est restée une irrigation paysanne, locale et coutumière.

La répartition de l’eau est gérée collectivement par le village. Le droit d’accès à l’eau est offert par une participation financière et/ou matérielle à la création et à l’entretien du canal.

La maintenance est pénible, voire problématique, avec le relief : 6 km de canal à flanc de montagne particulièrement difficiles d’accès. Le curage à lui seul mobilise 20 jours de travail par an.

Les règles de gestion sont coutumières, modulées et adaptées à chacun en fonction de son droit d’accès à l’eau. L’association compte onze membres formant le comité d’irrigation, avec un chef de canal à sa tête.

Ce chef de canal (en l’occurrence le chef de village) détient une autorité légitime naturelle, mais pas toujours les compétences techniques ni politiques. Ainsi lors de la réparation du canal qui a exigé des compétences et un financement extérieur, le chef de canal a été écarté au profit d’un responsable temporaire davantage lié aux réseaux institutionnels et maîtrisant les rouages étatiques, les enjeux techniques et les politiques de financement. A l’issue des travaux, le président/chef de canal a repris la tête de l’association, et les règles coutumières sont revenues régir la vie du canal.

Dans la plaine du Téraï, l’alimentation en eau se fait par la dérivation d’une rivière non-pérenne dans des canaux de terre, ou par la résurgence de cours d’eau. Les hameaux sont alors alimentés soit par le canal, soit par le cours d’eau.

 

Cas de l’Inde du Sud (Tamil Nadu)

En Inde du Sud, l’irrigation des cultures se pratique via la création de tanks, des étangs formés par des digues en demi-lune. Les tanks sont des retenues d’eau saisonnières, en période sèche ils peuvent aussi servir au pâturage.

 

Une urbanisation progressive de la région

Cette irrigation séculaire a été mise à mal par des vagues successives d’urbanisation qui ont fortement influencées les usages de l’eau et du sol.

La première phase commence dès les années 50. La politique jumelée d’éradication du paludisme et d’installation des populations en contrebas a conduit à une densification de la population dans la plaine.

La seconde phase est concomitante au développement des infrastructures routières ; la création de routes goudronnées favorise l’installation du bâti puis la formation de villages au bord des routes.

La troisième phase est le résultat d’une pression foncière forte dans les zones urbaines et péri-urbaines. Le coût croissant du foncier pousse les habitants à investir dans les terres agricoles, et des maisons poussent de façon anarchique au milieu des rizières.

 

L’augmentation des besoins et des usages en eau

La demande en eau augmente en même temps que les usages se multiplient. Cependant l’agriculture comme activité économique est de plus en plus abandonnée, elle est réduite à une agriculture vivrière de subsistance qui se développe autour des habitations. Les jeunes générations ne voient plus dans l’activité agricole une source de revenus suffisante leur permettant de s’assurer un futur stable.

La multiplication des nouveaux besoins en eau tend à faire disparaître la vocation agricole première de ce territoire. Le réseau d’irrigation alimentant l’ensemble du territoire se délite progressivement.

L’individualisation de l’accès à l’eau souterraine par des pompages particuliers chez les plus fortunés accroît encore ce phénomène, puisque certaines terres deviennent autonomes et se désintéressent du réseau d’approvisionnement de surface.

 

La dépossession diffuse et tacite du droit d’accès à l’eau

Le phénomène de dépossession du réseau d’irrigation est intéressant. Il ne s’agit pas d’une dépossession violente, extérieure et forcée par les autorités, par la ville, par l’industrie ou encore par la construction d’un barrage en amont ; mais d’une dépossession diffuse faite par les acteurs locaux eux-mêmes. Cette dépossession est le résultat singulier d’une inertie et d’un désintéressement du groupe qui consent, par immobilisme, à se laisser spolier de l’intérieur par ses propres membres.

L’accès à l’eau est un contrat social. Mais aujourd’hui avec les méthodes d’appropriation individuelle de la ressource (par forage ou raccordement au réseau d’eau potable notamment), il n’y a plus besoin de faire de concession ni de négociation pour l’accès à l’eau : on assiste à la rupture du contrat social. Ce constat peut aussi être fait dans nos sociétés occidentales, où le puits partagé du village avec son statut juridique particulier a été remplacé par un accès individuel à la ressource en ouvrant le robinet.

Désormais l’intérêt collectif a disparu, et ce sont les relations de pouvoirs et les rapports de force qui définissent les droits de l’eau.

Pour comprendre comment l’ordre établi sur le canal a périclité, il faut se remettre dans le contexte géopolitique de la région. De 1996 à 2006 cette région est en guerre ; à la faveur de ce chaos politique en 1998 une prise de pouvoir se fait sur le canal par des personnes d’influences locales. Un hameau obtient alors la bétonisation du canal sur son cours central, et ce jusqu’à l’irrigation de ses parcelles, détournant ainsi une large quantité d’eau et augmentant sa surface irrigable au détriment des hameaux en aval.

 

Une nouvelle répartition des droits d’accès à l’eau

Les hameaux en aval deviennent alors dépendant des pompes privées ou de la pluie pour alimenter leur récolte, ils perdent leur droit d’accès à l’eau. Ils tentent de faire valoir leur droit en se constituant en association et en se regroupant, mais en vain car le système périclite.

Le système d’irrigation est écartelé, avec une eau qui reste en amont, une appropriation de la ressource par la force et sans négociation, que celle-ci provienne du canal ou des nappes souterraines.

Dans cette tentative de retrouver l’équilibre antérieur de la répartition de la ressource, les villages du bas invoquent leur droit d’eau. Mais ils ont aussi du mal à le légitimer, puisqu’ils ne parviennent pas à l’entretenir en mobilisant leurs agriculteurs pour le curage.

Les nouveaux habitants du haut (issus des vagues d’urbanisation) estiment quant à eux qu’ils ont acquis avec le temps un droit d’eau par prescription, du fait de la pérennisation de leur présence et de leur usage sur le territoire.

Cette défaillance dans la répartition des droits d’eau met en évidence le problème de l’échelle de gestion du réseau d’irrigation. La première décision de détournement s’est faite à l’échelle d’un village au détriment du système total d’irrigation, elle a initié son déséquilibre et entraîné sa chute. L’intérêt commun au réseau n’a jamais su être invoqué. Les réclamations se sont faites villages par villages, comme somme de certains intérêts individuels au sud contre d’autres intérêts au nord.

Dans ce constat amer, les villageois accusent même la démocratie, promue à l’échelle nationale, de les avoir divisés : les gens n’obéissent plus naturellement à un chef coutumier dont ils remettent désormais en cause la légitimité.

 

L’absence de prise de conscience d’un intérêt commun d’accès à l’eau

Il n’y a plus de contrat social autour de l’accès à l’eau. La loi met le propriétaire foncier en position de suprématie, en lui donnant le droit de construire une pompe si ses finances le lui permettent.

Ce conflit est le reflet de la relation de pouvoirs entre Etat et agriculteurs, mais aussi entre les agriculteurs eux-mêmes. Les politiques de gestion nationales favorisent une cohésion à petite échelle et l’appropriation individuelle de l’eau, au détriment d’une gestion collective répondant à l’intérêt général.

Un autre facteur de désagrégation sociale est la disparition d’une communauté exclusivement agricole. Beaucoup de nouveaux arrivants s’installent mais ne sont plus agriculteurs. Depuis 2009, et la fin de la période Maoïste, le foncier est devenu tellement cher que l’urbanisation s’installe au milieu des champs.

La route a permis le développement du maraîchage (contre la riziculture traditionnelle) sur ses abords, que les récoltant vont vendre dans les villages qu’elle dessert un peu plus loin.

La jeune population masculine émigre, il n’y a plus de villageois pour entretenir le canal.

 

Evolution future de la répartition spatiale des usages

Si le réseau d’irrigation collectif semble être peu à peu abandonné, ce délitement ne s’est pas accompagné d’une diminution de l’activité agricole. Les parcelles restent cultivées autour des maisons pour assurer une agriculture de subsistance aux populations rurales, et aucun phénomène d’enfrichement n’est apparu sur les terres les plus au sud.

En revanche l’urbanisation des terres se fait sans aucun contrôle de l’état, les pompes individuelles se multiplient et les lotissements poussent au milieu des cultures sans politique apparente d’aménagement du territoire.

 

Conclusion :

Malgré des similitudes évidentes, ces deux cas diffèrent de par leur situation géographique, mais aussi sociale et historique : le canal du Népal est une construction relativement récente qui s’apparente à une innovation financée par la population, tandis que le réseau d’irrigation indien pratiqué pendant des siècles tend plutôt à être abandonné depuis plusieurs années. Le destin de leur réseau d’irrigation semble en tout cas suivre des directions contraires.

 

Propos recueillis par Hélène Balaresque

Master théories et démarches du projet de paysage

AgroParisTech / ENSP Versailles

 

 

 

 

 

 

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