Caroline Sarrazin : Les menaces des lahars sur la ressource en eau, entre vulnérabilité et adaptation des populations du volcan Merapi (île de Java, Indonésie)

Caroline Sarrazin : Les menaces des lahars sur la ressource en eau, entre vulnérabilité et adaptation des populations du volcan Merapi (île de Java, Indonésie)

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Vivre sur les flancs d’un volcan indonésien actif

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Photo 1. En arrière-plan : le volcan Merapi. En premier plan : vie agricole, rizières en terrasse et habitations traditionnelles javanaises (Mars 2013)

Au sud – est de l’île indonésienne de Java, la situation socio-économique et démographique des populations installées sur les pentes du  Merapi (Photo 1), un des volcans les plus dangereux du monde, démontrent à quel point la gestion multi-risques y est complexe : 1,3 million[1] de personnes sont installées sur ses flancs et vivent de l’agriculture, principale source de revenus. A elles seules, l’attractivité des ressources et la fertilité des sols volcaniques ne peuvent expliquer ce constat accablant. Comme la grande majorité des pays asiatiques, la région est confrontée à une croissance démographique encore galopante et à une urbanisation extrêmement rapide des zones périphériques à l’agglomération de Yogyakarta ou Jogjakarta, située à moins de 25 km du cratère sommital du Merapi. Les populations sont confrontées à de fortes contraintes spatiales, en particulier le surpeuplement absolu de la région, empêchant les migrations internes vers des espaces vacants.

Dans une telle situation, les populations sont inexorablement confrontées à une multiplicité de risques intimement liés au contexte volcanique. La crise éruptive survenue en octobre 2010 en est un cas exemplaire. D’une intensité exceptionnellement violente, l’éruption du Merapi a contraint les populations des pentes du volcan à se réfugier dans les zones considérées comme hors de danger, situées à quelques dizaines de kilomètres. Moins de deux mois après, les pluies de mousson, brèves et abondantes, se sont mélangées aux 30 millions de m³ de matériel volcanique déposé lors de l’éruption, formant ainsi des coulées de débris volcaniques, nommés lahars (terme indonésien). De par leur intensité et fréquence élevées, les lahars qui suivirent la phase éruptive, ont représenté un danger réel, reconnu bien avant la récente crise de 2010. En effet, les principales rivières du flanc sud du Merapi regorgent d’infrastructures issues de l’ingénierie japonaise « sabo »[2], dont la construction se multiplie largement dans cette zone. Sorte de barrages de retenue, leur fonction dépend de leur localisation : en amont, ils empêchent théoriquement la formation de lahars lors de la mousson ; en aval, ils réduisent l’intensité des coulées et l’étendue de leur trajectoire. La plupart de ces infrastructures sabo, intégrées dans un système hydraulique complexe, sont reliées à des canaux d’irrigation, qui assurent l’approvisionnement en eau.

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Photo 2. En premier plan : dépôts de matériel volcanique après le passage d’un lahars. En arrière-plan : Sédimentation d’un barrage sabo, relié à des canaux d’irrigation par des écluses bleues, à gauche de l’image (Mars 2013)

Or, les passages répétés des lahars de 2010-2011, combinés à une maintenance peu efficiente, ont provoqué un ensevelissement rapide des infrastructures hydrauliques, voire leur détérioration, les rendant inopérantes (Photo 2). Pis, par « effet domino » (Provitolo, 2005), les impacts des lahars se sont propagés jusqu’aux systèmes d’irrigation, entrainant le comblement partiel ou total des canaux primaires, secondaires puis tertiaires, jusqu’aux parcelles agricoles. La disponibilité en eau jusqu’alors très peu remise en cause, n’a plus été assurée, fragilisant des « sociétés hydrauliques » dont le fonctionnement dépend largement de cette ressource.

Histoire d’eau et de lahars : péripéties catastrophiques révélatrices de fragilités déjà existantes

Pour les communautés villageoises javanaises, comme pour l’ensemble des sociétés hydrauliques, la ressource en eau est indispensable et répond à une pluralité de besoins, aussi bien vitaux, domestiques qu’agricoles (riziculture, maraîchage et pisciculture). La dépendance des populations à l’égard de la ressource a été confirmée lors du passage des lahars de 2010-2011 : les pénuries en eau, représentées par la dégradation de sa qualité et/ou un manque significatif de sa quantité, ont bouleversé les activités sociales et économiques des javanais pendant plusieurs semaines. Toutefois, ce serait un piège de jeter l’entière responsabilité sur l’occurrence de l’aléa naturel. Certes, les lahars jouent un rôle prépondérant dans les bouleversements du fonctionnement des sociétés hydrauliques. Néanmoins, lorsque l’on s’attarde sur l’approche systémique, où des boucles de rétroactions (positives et négatives) influent également sur ce type d’événement catastrophique, l’aléa n’est qu’un facteur révélant les fragilités inhérentes au système, rendant les populations fortement vulnérables.

Ainsi, lors des épisodes de 2010-2011, deux grands types de facteurs de vulnérabilité ont été identifiés. Le premier regroupe l’ensemble des contraintes sociales et économiques des sociétés : pression grandissante exercée sur les ressources ; dépendance totale des principales sources de revenus aux ressources en eau ; absence de moyens de prévention ou précarité des systèmes d’alerte informels. Le second concerne les fragilités fonctionnelles persistances dans la gestion de l’eau. Elles se traduisent : premièrement, par une réglementation complexe et obsolète en matière de gestion de la ressource (multiplicité des niveaux d’échelles, délégation des responsabilités très peu contrôlée) ; deuxièmement, par un manque de concertation et coordination entre les différents acteurs, amenant à une gestion inefficace, dont l’organisation est souvent incomprise par les individus.

La « destruction créatrice » ou comment certaines sociétés ont profité de la crise de 2010

 Un autre piège serait de penser que la capacité de réponse des sociétés face à une crise soit exclusive, même en prenant en considération des communautés villageoises aux caractéristiques quasi-similaires. En fait, leur résilience, c’est-à-dire leur capacité à se retourner après un événement perturbateur, dépend fortement des usages de l’eau et de leur représentation par les sociétés. Ainsi, la plupart des agriculteurs javanais ont été capables de surmonter les perturbations induites par les lahars sur leur ressource en eau grâce à la mise en œuvre d’un système d’entraide communautaire javanais très ancien, le Gotong Royong, désigné comme un modèle de capital social (Grootaert, 1999). Cependant, si cette entraide collective assurait une reprise très rapide des activités agricoles, elle n’a été que peu appliquée à la pisciculture, activité non prioritaire et considérée comme une source secondaire de revenus. En 2013 –date de la dernière mission de terrain–, soit environ deux années après l’épisode de crise, les bassins d’élevage n’avaient toujours pas été désensablés alors qu’a contrario, l’ensemble des éléments constituant le paysage javanais semblaient être réhabilités.

Bien au-delà de la simple définition de la résilience, présentant rapidement des limites, certaines communautés ont fait preuve d’un certain opportunisme après la catastrophe. Bien que pour la plupart, les communautés sont retournées à leur état de fonctionnement initial, sans aucun changement, d’autres ont été capables de s’adapter (adaptabilité), en développant des systèmes préventifs et/ou curatifs. D’une part, elles ont « profité » des bouleversements contraints pour ajuster leur modèle agricole –adoption de cultures sèches (palawija) et nouvelle rotation des cultures–, optimiser le stockage de l’eau – construction de bassins de stockage ou embung–, et renforcer le Gotong Royong en faisant appel à du bénévolat extérieur à la communauté. D’autre part, l’occurrence répétée d’un même aléa volcanique les a incité à développer un système d’alerte informel afin de minimiser les impacts potentiels de futurs lahars sur leur ressource en eau. Ce système permet aux représentants des associations d’usagers de l’eau et/ou chefs de villages d’être immédiatement avertis (par appel téléphonique, SMS ou Talkie-Walkie) lors de la formation d’un lahars en amont de la rivière. Toutefois, le système nécessite une mise en disponibilité constante du représentant, qui, une fois alerté, doit assurer la fermeture des portes d’écluses en moins de dix minutes. La précarité de ce système d’alerte préventive démontre bien que l’adaptabilité d’une société face à de lourds bouleversements ne remplace pas fatalement sa vulnérabilité sur le long terme.

Par Caroline Sarrazin,
Doctorante en Géographie
Université Paris Ouest Nanterre La Défense
CNRS, Centre d’Etudes Himalayennes

[1] Bureau des statistiques indonésiennes, 2010

[2]  Le terme sabo provient de deux idéogrammes japonais : « sa » signifie « arrêter » et « bo» correspond à « sables » ou « sédiments ». Il désigne donc littéralement des barrages servant à stopper les sédiments.

 Références bibliographiques

Grootaert, C., 1999. « Social capital, household welfare, and poverty in Indonesia », Policy Research Working Paper Number 2148.

Provitolo, D., « Un exemple d’effets de dominos : la panique dans les catastrophes urbaines », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Systèmes, Modélisation, Géostatistiques, document 328, mis en ligne le 29 novembre 2005, consulté le 25 mars 2014. URL : http://cybergeo.revues.org/2991 ; DOI : 10.4000/cybergeo.2991

Pour citer cet article : Caroline Sarrazin, « Entre vulnérabilité et adaptation des populations javanaises face aux menaces volcaniques sur leur ressource en eau (volcan Merapi, île de Java, Indonésie) », cartes postales, Rés-EAU P10/ Water Network P10, Publié le 10 avril 2014, [En ligne] http://reseaux.parisnanterre.fr/carnet-de-terrain-les-menaces-des-lahars-sur-la-ressource-en-eau-entre-vulnerabilite-et-adaptation-des-populations-du-volcan-merapi-ile-de-java-indonesie

 

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