Publication : « Gouverner la mer en Algérie. Politique en eaux troubles »; Karthala, 2018

Publication : « Gouverner la mer en Algérie. Politique en eaux troubles »; Karthala, 2018

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Tarik Dahou présentera son ouvrage à la librairie Karthala (22-24, boulevard Arago Paris13e) le jeudi 13 décembre à 18h30.

 

« Tarik Dahou, anthropologue à l’Institut de Recherche pour le Développement et spécialisé dans le domaine des écologies politiques, revient sur la recherche qu’il vient de mener sur le littoral du Parc national d’El Kala (Wilaya d’El Tarf en Algérie) et qu’il publie sous forme de livre avec le titre « Gouverner la mer en Algérie. Politique en eaux troubles » (Karthala, 2018)

 

« Les travaux sur le politique en Algérie ont accordé une place de choix au paradigme rentier. La rente pétrolière dotée d’un pouvoir de structuration du champ politique, depuis les niveaux centraux jusqu’aux niveaux locaux, expliquerait les difficultés de sortie du régime autoritaire. Ce paradigme de la rente a également forgé une vision stato-centrée de la politique algérienne. Malgré les récents bouleversements régionaux, la longévité des élites politiques algériennes et la fermeture du jeu partisan valident d’une certaine manière cette approche et son double, l’hypothèse de fort centralisme de la politique algérienne. De même, le magistère perpétuel de Bouteflika entérine la vision oligarchique d’un pouvoir, partagé entre élites politiques, économiques et sécuritaires.

Au contraire, une démarche puisant dans le local une analyse des modes de régulation politique révèle des formes d’autorité au-delà des cadres légaux et administratifs et permet de rendre compte des interactions entre pouvoirs dans l’État et en dehors. Il s’agit dès lors d’appréhender le gouvernement au sein des marges spatiales, économiques et politiques de l’État, qui induit une relecture de la façon dont le politique a traditionnellement été appréhendé en Algérie. Cette relecture est rendue encore plus nécessaire dans un cycle historique d’internationalisation des phénomènes sociaux, qui influe sur les dynamiques des modes de gouvernement. L’internationalisation du politique s’est accentuée au cours des deux décennies passées, depuis les flux institutionnels et sécuritaires jusqu’aux flux sociaux et migratoires, obligeant l’État à se reconfigurer vis-à-vis de son environnement global et des arènes locales.

En outre, l’extension de l’illicite, dont l’État est également partie prenante, structure autant le champ politique central que local. Si l’État peut être considéré comme souverain de ses espaces et institutions de frontière, il est utilisé pour servir des intérêts hétéroclites, suscitant des coalitions d’acteurs privés et publics, qui érodent les régulations légales-institutionnelles. Il s’agit dès lors de questionner les modes de gouvernement par l’illégal en identifiant leurs impacts politiques, notamment dans la gestion des zones frontières, mais également dans la manière dont l’État module ses propres régulations entre légal et illégal.

Au cours de ma recherche, j’ai ainsi délibérément choisi de me placer dans les marges de l’État pour appréhender le politique, pas seulement aux marges des institutions, mais également aux limites territoriales – la souveraineté de l’État s’exprimant davantage sur les espaces terrestres (autant légalement que matériellement) que sur les espaces maritimes. Retranscrire ce gouvernement de la mer suppose d’avoir une vue précise de la pluralité des actions publiques et des pratiques maritimes. L’appropriation des espaces et ressources se joue à l’intersection des politiques de la pêche et des politiques de conservation marine (au sein du parc national d’El Kala), mais ces pratiques s’inscrivent simultanément au cœur de l’État régalien et en dehors de ses logiques institutionnelles. Ce jeu entre légal et illégal n’est pas seulement issu de la diversité de stratégies et de compétences des différents segments de l’État, mais répond également à des logiques de pouvoir situées au sein et en dehors des institutions, aussi bien dans la pêche illégale et que dans la contrebande de corail. Les éthiques contrebandières sont davantage le produit d’un gouvernement politique dans un contexte de mondialisation que d’une lointaine propension à contourner les lois, issue de l’histoire de la piraterie sur cet espace.

Cette démarche restitue un processus politique qui loin d’être centralisé, voire maîtrisé, par l’État, s’arrime à l’incertitude des flux de ressources et des dynamiques de pouvoir. On mesure ainsi à quel point les modalités d’exercice du pouvoir politique sont tributaires de réseaux instables, chevauchant les normes, les institutions, et les espaces atténuant parfois sa cohérence. Les modes de régulation politique à l’œuvre dans les pratiques associant logiques légales et illégales, tout en servant de manière opportune les moyens de gouvernement de l’État central mettent en débat sa légitimité au niveau local au gré des exclusions et des insertions dans les activités illégales.

L’exercice de la souveraineté a longtemps été traité en Algérie exclusivement à partir de son versant interne et à partir de l’établissement d’un ordre prétorien borné territorialement. Ce point de vue a sans doute prévalu du fait de l’héritage socialiste du régime et de l’angle d’analyse rentier lié à l’économie politique pétrolière. Il tend sans doute à surestimer la convergence entre force prétorienne et stabilité politique. Or, les gouvernés, malgré des rapports de force prononcés, n’en développent pas moins des formes de contestation violente pour s’opposer aux hiérarchies politiques, y compris dans le cadre d’activités illégales, voire illégitimes, comme cela est le cas à propos de la contrebande maritime. A trop se pencher sur les luttes d’intérêts au sein du régime, que ce soit pour considérer ses modes de légitimation ou ses manipulations de ressources matérielles pour construire son autorité, on s’empêche finalement d’éclairer le rapport politique de l’État à ses citoyens. Il devient alors difficile d’apprécier les interactions quotidiennes entre individus, groupes, et institutions.

J’ai été confronté dans mon cas d’étude à une conception particulière des marges et de l’impuissance politique des sujets dans un cadre autoritaire. Alors que les discours critiquant le mépris de l’État à l’égard des citoyens foisonnent, leur envers basé sur un constat d’impuissance à influencer la décision politique semble pourtant éloigné de la réalité. La marge ici analysée est bien différente de l’idée populaire de marge à l’égard de la rente pétrolière, où les exclus, tenus à l’écart des ressources dispensées par l’État, n’auraient point d’accès à la parole publique pour revendiquer leurs droits. Si cela est en partie vrai pour les citoyens les plus éloignés des administrations et de l’emploi formel en Algérie, ces derniers n’en sont pas pour autant impuissants. Peuvent-ils se faire entendre pour modifier les décisions prises par l’État au niveau local ? Les contestations et revendications sur le site d’El Kala mêlent de manière inextricable, d’une part, demandes citoyennes de droits politiques et sociaux et actions illégales, et, d’autre part, transactions avec des segments de l’État et confrontations violentes. Si ce travail décrit des situations d’autorité, elles se révèlent instables, dans la mesure où des formes de contestation et des tentatives de construction d’espaces d’activités autonomes sont perceptibles à El Kala. Elles influencent l’exercice du pouvoir, et le champ politique local apparaît moins déterminé par l’État central que résilient à ce dernier.

Les contestations tendent évidemment à se centrer sur les rapports de pouvoirs dans une dialectique entre institutionnel et illégal. Dans ce processus émergent des questions politiques. A qui profitent le plus les activités (illégales)? Comment infléchir l’action de l’État autour de ces activités ? Comment s’engager dans ces activités tout en revendiquant dans les sphères légales un accès à la protection sociale ?Quels sont les modes et les canaux de contestation, quand on utilise les ressources financières de l’État et ses crédits aux micro-entrepreneurs pour promouvoir une activité illégale? L’intrication des logiques de l’illégalité avec celles de l’État protecteur est non seulement révélateur d’un contexte post-socialiste, mais interroge également un rapport État et société typique de la globalisation contemporaine.

Malgré le caractère prétorien du régime et son assise pétrolière, ses régulations n’en sont pas moins mouvantes et l’inscription du gouvernement dans des pouvoirs locaux, tout en participant à la définition de son autorité en l’ancrant dans les processus les plus micro-sociaux, n’en perturbent pas moins sa légitimité et ses capacités de reproduction à court ou moyen terme. La dilatation de l’État au niveau de sphères sociales périphériques déterminent son omniprésence dans le jeu social tout en consacrant l’érosion de son action institutionnalisée par des règles établies et lisibles. Ne doit-on pas y voir le reflet de modes de gouvernement nécessairement distendus par leur pénétration des sphères les plus micro-sociales ? Quelles sont les traces de l’État dans ces dynamiques ? Quelles en sont les frontières institutionnelles et territoriales ?

Les processus de gouvernement, y compris leur versant illégal, doivent impérativement être pris au sérieux par les études politiques, malgré la faible considération dont ils ont fait l’objet par les analyses du diptyque populisme et État rentier. Ils sont susceptibles de révéler au-delà des luttes d’intérêt internes au régime comment se tisse le rapport politique et quelles sont ses dynamiques. Les acteurs de l’État et les citoyens sont engagés dans des rapports de force et de renégociations des liens hiérarchiques à plusieurs échelles. C’est davantage dans la complexité de ces rapports sociaux qu’il faut envisager les évolutions politiques en Algérie, plus que dans des équilibres de pouvoir au sein de l’oligarchie gravitant autour de l’État central. »

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